Interview : Antoine Beli Bokolojoué : « Il est temps d’élaborer une nouvelle loi sur l’urbanisme et le permis de construire »Mercredi 21 Septembre 2016 - 17:30 Réélu récemment à la tête de l’Ordre des architectes du Congo, Antoine Beli Bokolojoué évoque, dans une interview aux Dépêches de Brazzaville, ses ambitions, les relations avec la tutelle, les constructions anarchiques et bien d’autres sujets d’actualité liés à son domaine.
Antoine Beli Bokolojoué (A B B) : Les priorités, vous savez, il y a une conviction qui guide le travail de l’Ordre des architectes depuis des années, c’est la ville, le village et plus généralement le cadre de vie bâti. Son territoire offre un puissant levier pour réussir l’engagement de notre société dans une voie durable, respectueuse de son environnement et de ses ressources. C’est ce que nous allons faire, c’est-à-dire participer à l’amélioration du cadre de vie bâti de nos concitoyens. Nous voulons aussi pendant ce mandat, vulgariser le permis de construire parce que nombreux de nos concitoyens ne savent pas que pour construire, il faut un permis. Nous allons vraiment essayer de forcer les pouvoirs publics à vulgariser ce document parce que nous pensons que c’est l’un des moyens pour mettre de l’ordre dans l’anarchie au niveau des constructions qui sont en train de naître dans nos villes et villages. LDB : Qui peut établir ou délivrer le permis de construire ? A B B : La loi n’est pas claire. Un moment ce sont les municipalités et parfois c’est le ministère de la Construction et de l’urbanisme, il y a parfois des problèmes parce que les permis sont contestés par la mairie car ils ont été établis par le ministère, vice-versa. Moi, je pense qu’il est temps de mettre de l’ordre dans tout cela en élaborant une nouvelle loi claire sur l’urbanisme et sur le permis de construire. En ma connaissance, la loi qui régit le permis de construire dans notre pays existe depuis 1991, aujourd’hui, elle n’a pas tenu compte de l’évolution de notre pays. Il faut l’adapter au temps moderne. Nous sommes prêts à prendre, en tant que conseiller technique du gouvernement, part à l’élaboration de la nouvelle loi. Aujourd’hui, si vous demandez au Congolais lambda de vous montrer là où il faut faire un permis de construire, il ne le saura pas. D’autre part, le fait que le permis de construire n’est pas pris en considération, c’est une perte pour l’Etat. LDB : Nos grandes villes, notamment Brazzaville et Pointe-Noire sont menacées par des érosions dues en grande partie aux constructions anarchiques. Alors où sont passés les architectes ? A B B : J’ai toujours dit dans mes interventions que l’urbanisme touche nos façons non seulement d’habiter mais aussi de travailler et de consommer, de nous déplacer, de nous rencontrer et de nous cultiver. Pour nous, architectes, l’enjeu d’un urbanisme durable est considérable. Il s’agit ni plus ni moins de rendre nos villes et nos villages plus beaux, plus solitaires et plus habitables. Cela consiste à dire qu’il faut des lois d’urbanisme qui encadrent les constructions dans nos villes et villages. L’urbanisme dans une ville est codifié, réglementé. Le schéma directeur codifie, donne les méthodes d’aménagement d’une ville. Et c’est le travail du gouvernement et du Parlement. Mais de notre côté, nous sommes prêts à apporter notre savoir-faire parce que la plupart d’entre nous sont des architectes urbanistes. C’est notre métier et nous savons le faire et si l’on nous demande nous allons le faire, notamment concevoir, améliorer les lois et aider dans la conception du schéma directeur de nos villes et villages. LDB : Dans chaque profession, il existe des vrais et faux pratiquants. Qu’entendez-vous faire de cette dernière catégorie ? A B B : Ils seront poursuivis et châtiés par la justice de notre pays. Je vous assure que dans les jours à venir il y aura les premiers référés qui vont tomber, des cabinets qui vont être fermés parce qu’ils exercent dans l’illégalité. Je suis même étonné un certain moment que les entreprises d’Etat et les ministères donnent des prestations intellectuelles, des projets à cette catégorie de personnes. Pour être architecte au Congo, il faut avoir une assurance professionnelle qui est délivrée moyennant l’attestation d’inscription à l’ordre des architectes. Maintenant si l’administration ne respecte pas les règles, nous nous battons pour qu’elle puisse les respecter. LDB : Quels sont vos rapports avec votre tutelle ? A B B : Le ministre d’Etat, ministre de la Construction, de l’urbanisme, de la ville et du cadre de vie est un architecte. D’ailleurs, nous sommes le seul corps de métier qui a deux membres au gouvernement. Cela montre l’importance que le président de la République accorde à ce métier parce que nous sommes à la base de la vie, c’est nous qui construisons la cité. Nous avons des bons rapports, mais simplement il y a des choses où parfois nous sommes étonnés que nous ne soyons pas consultés, en ce moment-là on se plaint à qui de droit. LDB : le gouvernement a fait appel aux cabinets étrangers pour l’élaboration de la loi sur l’urbanisme et la conception du schéma directeur de Brazzaville. Comment l’ordre apprécie-t-il cette démarche ? A B B : Nous ne pouvons pas contester le choix du gouvernement qui régit la République. Mais pour nous, c’est un choix regrettable parce que ce travail aurait pu être fait par les architectes urbanistes congolais que nous sommes. Nous avons été tous à l’école avec ces gens-là, on a parfois été meilleurs qu’eux dans le domaine de l’architecture et de l’urbanisme. Nous ne voyons pas ce qu’ils ont de spécial surtout quand cela concerne le cadre de vie bâti et le schéma directeur de nos villes et villages parce qu’ils ne connaissent rien de ces choses. J’insiste que nous sommes les mieux placés pour réaliser ce travail parce que nous qui vivons dans ces villes et connaissons mieux leurs problèmes. Pour le schéma directeur le gouvernement a pris un cabinet italien, j’ai délégué les représentants de l’ordre là-bas pour essayer de voir comment contribuer à l’amélioration de ce document, mais je continue à penser que nous aurons pu faire ce travail. C’est regrettable que le Congo ait formé ses propres enfants et les sous-estime pour faire ce travail. Nous sommes surpris parce que concernant la loi sur l’urbanisme, le gouvernement est allé chercher un cabinet d’architecture au Burkina Faso pour son élaboration alors que la loi est la même. LDB : Aviez-vous un appel à lancer à l’endroit des architectes et le public ? A B B : L’architecture n’est pas une marchandise, je pense que lorsqu’on a des choses à faire pour que cela reste durablement, il faut prendre le temps de choisir les équipes, le professionnalisme qu’il faut. Si vous voulez construire votre maison, que vous y prenez mal dès le départ, la finalité va être un mauvais produit. Je demande à nos concitoyens de faire un effort, de chercher les meilleurs professionnels qu’il faut en matière du cadre bâti. Nous demandons aussi à notre propre gouvernement qui a dépensé de l’argent pour nous former de nous faire confiance. A un moment donné, il faut que cet argent revienne au pays. Nous avons un certain nombre de confrères qui ont choisi la vie publique, c’est-à-dire de travailler à la Fonction publique, c’est un choix, mais le statut de l’architecte dans la Fonction publique n’est pas clair. C’est un problème pour ces confrères, il faut que l’Etat mette de l’ordre dans toutes ces choses. Parfait Wilfried Douniama Légendes et crédits photo :Antoine Beli Bokolojoué ; crédit photo Adiac Notification:Non |