Les Gens : Ah ! Sembène
En 1922-1923, l’écrivain anglais Somerset Maugham voyage en Asie. Dans le récit qu’il en rapporte, il observe, tranquillement supérieur, au sujet de certaines villes qu’il a visitées là-bas : « Les peintres ne les ont pas représentées. La divine nostalgie des poètes, qui transfigure les briques et le mortier sans âme, ne les a pas enrichies de sa sensibilité frémissante. Elles existent en elles-mêmes, sans éveiller des souvenirs de lectures, à l’instar d’un homme dépourvu d’imagination. » (Un gentleman en Asie, Éd. 10/18) Ndakaru (Dakar), le Sénégal existent chez Sembène. Sembène Ousmane voit. Prenez « Un amour de la Rue sablonneuse » ou « Mahmoud Fall », je ne cite ici que ses nouvelles, celles de Voltaïque en particulier, qui est un recueil exceptionnel. « C’était en pleine saison de sécheresse. Véritables lance-flammes, les rayons de soleil incendiaient les rares touffes d’herbes sur lesquelles s’acharnait le vent. Il les arrachait, les faisait déferler vers les grèves, au-delà de la vue, sifflant comme s’il voulait mettre fin à l’insupportable monotonie du silence. » (« Mahmoud Fall »)
En 1962, dans le récit intitulé Le Voltaïque, il traite du trafic d’esclaves vu du côté des trafiquants africains. Certes, « Prise de conscience » dans Voltaïque est une nouvelle courte, mais quelques mois seulement après les proclamations d’indépendance, Sembène, déjà, décrivait la mutation en requin postcolonial d’un militant anticolonialiste devenu riche député. À voir comment celui-ci « tue » en direct devant la foule un ancien collègue syndicaliste qui s’obstine à défendre la cause des « besogneux », on imagine la suite, les rivalités sanglantes, les cadavres, les guerres civiles, les… Sembène est un intellectuel profond (si ! si ! l’ancien docker est un homme de réflexion et non un simple imaginatif) ; ses narrateurs, ses personnages, ses textes pensent sans c Comment notre esprit doit-il s’exercer à notre propre sujet ? Qu’est-ce que c’est qu’un écrivain africain qui amuse aux dépens de son continent au lieu d’en dire la vérité historique ? « Véhi Ciosane » est l’histoire d’un inceste. C’est une métaphore ; celle de l’Afrique « indépendante » qui se piétine et se viole elle-même par sa propre amoralité. La question humaine, c’est-à-dire morale car l’inceste n’existe pas pour les bêtes : si les Africains ne peuvent pas oser se voir tels qu’ils sont et dire la vérité sur eux-mêmes à eux-mêmes, que sont-ils aux yeux du monde ? Théo Ananissoh, écrivain |